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LES RENCONTRES DE SÉGOLÈNE : I. GUION DE MÉRITENS, GÉNÉRAL DE GENDARMERIE, FEMME D'EXCEPTION


Ce portrait a été réalisé le 18 juillet 2016 à l'occasion des "Rencontres de Ségolène" qui sont des dîners de femmes destinés à créer un temps de rencontre et de partage autour d'une personnalité qui livre son parcours de vie dans sa globalité.


Femme de défi et d’engagement, Isabelle Guion de Méritens croit en la valeur de l’effort et du service, en la légitimité acquise sur le terrain et en l’action porteuse de sens. Rencontre avec celle qui, en 32 ans au sein de l’institution militaire, sera passée de l’art de forcer les portes à celui d’ouvrir la voie.

Par Caroline Castets

Aux yeux de tous, elle est une exception. Elle, se voit plutôt comme « Une femme ordinaire qui a eu la chance de faire un métier extraordinaire ». Difficile, pourtant, de croire que la chance soit pour quoi que ce soit dans le parcours d’Isabelle Guion de Méritens, femme de tête et d’action, rompue au commandement des hommes et aux prises de décisions stratégiques ; première femme à accéder au grade de Général de la gendarmerie qui, en 32 ans de carrière, sera passée experte dans l’art de lever les interdits et de bousculer les traditions. A commencer par celles, pourtant solidement verrouillées à l’époque, de l’institution militaire vers laquelle elle décide de se tourner alors même que des études d’Histoire la destinent aux chemins balisés de l’enseignement. Mais elle le reconnaît volontiers, les voies toutes tracées n’ont jamais été son fort. Pas plus, d’ailleurs, que les interdits de principes et les positions de retrait. « Je voulais exercer des responsabilités, explique-t-elle; Ne pas être exécutante mais être celle qui impulse ». Des aspirations difficiles à concilier, il est vrai, avec la fréquentation assidue des archives nationales et des bibliothèques universitaires qui est alors la sienne… Elle a 22 ans, des rêves de terrain et d’aventure, « un besoin d’engagement et d’action » et déjà suffisamment d’audace et de détermination pour s’imposer là où on ne l’attend pas : au cœur de l’univers pétri de traditions et farouchement masculin des armées. Un univers qu’un père militaire l’a amenée à côtoyer des années durant et dont, pourtant, elle va devoir forcer la porte.

 

L’apprentissage du terrain et de la différence

Plus de trente ans après être sortie diplômée de Saint-Cyr, Isabelle Guion de Méritens se souvient encore de cette décision d’y entrer qui s’impose à elle comme une évidence et dans laquelle, pourtant, elle reconnaît  « un véritable acte de courage ». On est au début des années 80 et personne n’est préparé à s’ouvrir à une quelconque forme de mixité. Personne, surtout, n’en a le désir. Il en faut plus, pourtant, pour entamer la volonté de celle qui, pour augmenter ses chances d’admission, décide de participer à un stage de parachutisme permettant d’obtenir des points de bonification au concours. Stage réservé aux hommes – comme il se doit - et auquel elle parviendra à obtenir l’accès en sollicitant directement le ministre des armées. Son autorisation obtenue lui permet de lever un interdit – le premier d’une longue série - et de se voir ouvrir les portes de Saint-Cyr.

S’en suit trois années d’une rare intensité. Trois années « difficiles et passionnantes » au cours desquelles elle fait l’apprentissage du métier sous toutes ses formes, s’initiant aux réalités du commandement à coup d’entraînements aux opérations commando et de stages de survie dans la jungle guyanaise, se familiarisant aux problématiques de défense nationale et aux enjeux géopolitiques, s’entraînant au maniement des armes et des transmissions… A cet apprentissage du terrain s’ajoute celui, tout aussi formateur, « de la différence » et, à travers lui, de ses propres limites. « Nous étions deux femmes au sein d’une promotion de 151 élèves, se souvient-elle. Toutes deux rejetées collectivement par les élèves et implicitement par les cadres qui toléraient notre mise à l’écart ». A l’isolement subi s’ajoutent les vexations permanentes, les remarques et plaisanteries sexistes, les moqueries… toutes martelées comme autant de déclinaisons d’un même thème : Vous n’êtes pas des nôtres. Pourtant Isabelle tient bon. Et lorsqu’enfin elle quitte Saint-Cyr, c’est physiquement et moralement aguerrie. Non seulement « blindée » mais aussi, formée à l’humain. Au groupe et à « ses mécanismes » et, surtout, à elle-même.

 

« Dans les armées on prépare une guerre qu’on souhaite n’avoir jamais à mener ; celle que livre la gendarmerie est quotidienne » 

 

Le choix de l’action et du commandement

« Cette période m’a fait prendre la mesure de mes capacités, résume-t-elle; Surtout, elle m’a appris l’importance cruciale de savoir ce que l’on peut accepter et ce que l’on doit dénoncer, emmenée à identifier mes propres limites et, de là, à me bâtir une ligne de conduite ».

Depuis plusieurs années déjà la sienne passe par un besoin d’action et d’engagement au service d’autrui. A celui-ci s’ajoute désormais « la volonté d’exercer des responsabilités, d’impulser l’action et de lui donner du sens ».

Pour la jeune femme qui voit s’ouvrir devant elle « un choix de tous les possibles », ce sera donc la gendarmerie et le commandement ; seuls domaines capables de répondre à ses attentes et de servir ces convictions sur lesquelles reposent aujourd’hui 32 ans de carrière. « Je crois aux valeurs de service, envers mon pays et envers les autres ; C’est cela qui m’a orientée vers la gendarmerie, explique-t-elle. Dans les armées on prépare une guerre qu’on souhaite n’avoir jamais à mener, celle que livre la gendarmerie est quotidienne : contre la délinquance, contre l’insécurité routière, en faveur de la prévention… Elle est utile chaque jour et intégrée à la population ». Du concret, du permanent, de la proximité : autrement dit, tout ce qui justifie que l’on s’engage selon Isabelle Guion de Méritens qui, à sa sortie de Saint-Cyr, rejoint l’école des officiers de gendarmerie à Melun. Sans surprise, elle est la première femme à y être accueillie. Son arrivée surprend ; Elle passe outre, habituée, désormais, « à déranger et à bousculer ». Habituée « à être une exception ». Tant mieux car, désormais, les premières fois vont s’enchaîner au rythme de ses affectations. D’abord, la direction d’une unité de gendarmerie mobile de 40 hommes jusque là fermée aux femmes, puis un passage dans le commandement des unités d’instruction et la voilà, en 2006, première femme à accéder au grade de colonel et, dès l’année suivante, à être promue commandant de groupement de gendarmerie départemental. Viendront ensuite, après quelques années au Centre des Hautes Etudes du Ministère de l’Intérieur, le grade de commandant de la gendarmerie maritime plaçant 1200 hommes sous ses ordres et, le 1er juillet 2013, celui de Général de la gendarmerie nationale - une première historique pour l’institution comme pour le pays tout entier qui, reconnaît-elle, « changera le regard des autres » sans pour autant impacter sa façon de commander - avant qu’on lui confie, il y a un an, le commandement de l’Ecole des Officiers de Gendarmerie Nationale.

 

« Le fait d’avoir gagné ma légitimité sur le terrain m’a permis d’être suffisamment prise au sérieux pour faire évoluer l’institution de l’intérieur »

 

Ouvrir la voie

De cette succession de grades et de reconnaissances, Isabelle Guion de Meritens parle comme de tout le reste : avec sobriété. Insistant sur le caractère « naturel » de ces avancées dans lesquelles beaucoup voient des symboles forts et où, pour sa part, elle ne retient qu’une continuité dans le franchissement des étapes - « Rien d’extraordinaire, jamais. Juste une cohérence de parcours et une accumulation d’expériences, de travail et d’efforts ». Evoquant tour à tour l’impératif de « développer une résistance à la détresse humaine » pour exercer ce métier « pas comme les autres ». Le courage qu’il requiert – que ce soit celui d’assumer des décisions douloureuses ou de sortir son arme en étant prête à s’en servir » - mais aussi la part de sacrifice dès lors que, comme elle, on a une vie de famille à mener ; Des enfants à préserver. Si les siens ont pu l’être, elle en est convaincue, c’est parce que son mari – également officier de gendarmerie – l’a « accompagnée et secondée » et que l’un comme l’autre se sont attachés à gérer leurs carrières respectives de manière concertée, alternant les missions de commandement et les postes transversaux afin de rendre leurs affectations compatibles avec une vie de famille.

Sur ce point comme sur le reste Isabelle Guions de Meritens le reconnaît : elle n’a jamais douté ; Pas plus de ses choix que de ses capacités. La suite s’est jouée sur le terrain. « Le fait d’y avoir gagné ma légitimité m’a permis d’être suffisamment prise au sérieux pour faire évoluer l’institution de l’intérieur », résume celle qui, aujourd’hui, reconnait la portée symbolique de son parcours au sein d’une institution traditionnellement réservée aux hommes et la vocation de porte-parole que cela lui confère. « Il est clair qu’il me revient désormais de faciliter l’intégration des femmes des futures générations, de porter l’avenir de l’institution auprès d’elles ». D’ouvrir la voie à d’autres après avoir, durant tant d’années, du pousser les portes. 

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