Photo de Claude catherine Kiejman

LES RENCONTRES DE SÉGOLÈNE : CLAUDE-CATHERINE KIEJMAN, LE GOÛT DES AUTRES

Ce portrait a été réalisé le 25 septembre 2015 à l'occasion des "Rencontres de Ségolène" qui sont des dîners de femmes destinés à créer un temps de rencontre et de partage autour d'une personnalité qui livre son parcours de vie dans sa globalité.


Journaliste et biographe, Claude-Catherine Kiejman n’a pas le goût des cadres mais elle a celui des autres. Une particularité qui lui aura permis de tracer sa propre voie hors des interdits de son époque. Portrait d’une affranchie qui s’ignore.

Par Caroline Castets

Pour elle, « toute vie est un roman ». « Toute », ça reste à voir ; la sienne, sans aucun doute. Même si, plus à l’aise dans le récit que dans l’autoportrait, Claude-Catherine Kiejman peine parfois à se raconter. Ce n’est pourtant pas la matière narrative qui fait défaut chez cette femme de lettres et de terrain, grand reporter et biographe qui, bien avant que ce soit dans l’air du temps, faisait de l’émancipation féminine non pas une cause à défendre mais une réalité à vivre. Pourtant, celle qui, toute sa vie, a eu le verbe haut pour les autres cultive aujourd’hui encore un profil bas pour elle-même. Au point, à 80 ans, de considérer sa carrière avec un détachement amusé, attribuant ses réussites non pas à une ambition personnelle ou à un quelconque engagement militant mais à une succession de hasards et de rencontres.

« PEUT MIEUX FAIRE… »

C’est cette forme de dilettantisme et de légèreté qui, après lui avoir longtemps valu des « peut mieux faire… » sur ses carnets de notes, permettra à Claude-Catherine Kiejman de saisir les chances qui se présentent et de surmonter, fuyant le conformisme, les difficultés de vie que beaucoup de femmes connaissent.   De s’autoriser à travailler, à divorcer, à élever seule un enfant pour, au final, tracer sa propre voie indépendamment des diktats de son époque. Un luxe qui, dans les années 50, reste à la portée de peu de femmes mais dont Claude-Catherine, élevée au sein d’une famille « libérale » et accueillante aux autres, a hérité dès l’enfance.

Si cette enfance a été sur le plan familial synonyme de bonheur et de sécurité, la période de la guerre marque pour cette enfant de moins de dix ans une prise de conscience : celle de sa propre différence au cœur d’un monde qu’elle avait cru être le sien. « Je n’aurais peut-être pas su que j’étais juive s’il n’y avait pas eu la guerre, » résume celle qui parle de  ces années comme d’une « rupture ». Une irruption de violence qui la contraint avec les siens à fuir de lieu en lieu et à changer de nom, alors que beaucoup d’êtres chers  disparaissent autour d’elle comme ce grand-père déporté et gazé à Auschwitz  ou cet autre tué dans les rangs de la résistance.

Avec la victoire sur le nazisme, d’est une vie à reconstruire. « Mes parents ont voulu que mes sœurs et moi soyons heureuses, se souvient-elle. Comme pour nous laver de cette horreur, ils nous ont inculqué le goût du rire et du bonheur ». Or à l’époque, pour une femme, le bonheur passe nécessairement par le mariage. Mais pour Claude-Catherine, pas avec n’importe qui. L’urgence n’est pas là.

NE PAS ETRE COINCEE, NE PAS S'ENNUYER

A 18 ans,  elle veut travailler.  Pire, elle veut travailler dans le journalisme, un métier d’hommes dont un film avec Carry Grant et Katherine Hepburn lui a donné une vision romanesque et qui, surtout, lui apparaît comme synonyme d’ouverture sur le monde et les autres. Sur-mesure, donc.

Tout en  faisant une année de propédeutique à la Sorbonne, elle  démarche les rédactions parisiennes et sollicite une bourse pour étudier aux Etats-Unis. Sa mère l’exhorte à choisir, mais pour Claude-Catherine Kiejman, choisir - comme s’ennuyer - ne fait pas partie des options. « Je ne voulais pas être coincée, je ne voulais pas m’ennuyer, résume-t-elle. Je ne voulais pas de statut ni d’autorité. Je voulais simplement enquêter et écrire ». Et écrire, c’est ce qu’elle va faire. D’abord à France Soir, où elle commence par collaborer à la rubrique « Les potins de la Commère » - une rubrique à connotation people qui lui fait courir les premières et les cocktails et s’immerger dans la magie d’une époque durant laquelle, se souvient-elle, « tout paraissait possible ». Celle du « Paris des années 50, de Pierre Lazareff à la direction du journal, de Kessel qu’on croise dans les couloirs de la rue de Réaumur, de Mauriac et de Sartre qu’on rencontre aux  premières de théâtre ou à la Coupole ».

Un « bouillonnement » semi-mondain dont elle s’extrait le temps d’une incursion aux Etats-Unis où, sa bourse obtenue, elle passe un an dans une université du Kansas, au cœur d’un univers cosmopolite qui attise encore sa curiosité pour le monde extérieur. Bien décidée à son retour à se consacrer à la politique étrangère, aller à la rencontre des autres et de leur culture : « Voir comment les gens vivent ». Mais la vie en décide autrement. Elle se marie bientôt avec un jeune homme qui l’étonne et qui deviendra un célèbre avocat.

Suit un temps d’incertitudes professionnelles : elle s’essaye au métier d’attachée de presse, fait une licence de russe, goûte à l’édition,  avant de travailler d’abord à l’Express  puis comme correspondante du journal Le Monde au Mexique où elle se lie d’amitié avec Jean Lacouture  « un modèle »,  et en Amérique centrale. Elle effectue par ailleurs en free lance de grands reportages  pour diverses publications  françaises et étrangères.  C’est le début d’une carrière de grand reporter – sans jamais en avoir le titre - qui lui fait parcourir l’Amérique latine et le monde soviétique et l’amène à rejoindre au sein de l’ORTF la radio qui deviendra quelques années plus tard RFI. Ce qui l’intéresse c’est la matière brute du terrain et celle, épurée de l’écriture qu’il n’est pas question d’abandonner.

REVOLUTIONNAIRE OCCASIONNELLE

Un métier qui lui fait croiser plusieurs figures mythiques, parmi lesquelles Che Guevara et Fidel Castro qui, en 1964, l’invite avec d’autres « à venir boire du vin et manger du fromage sur son bateau »,  rencontrer plus tard Mikhail Gorbatchev  et Boris Elsine et qui l’emmène à couvrir des conflits parfois sanglants. Comme ce 68 mexicain où le mouvement étudiant et ouvrier, se soldera par 400 morts, la marquant au point de l’emmener à choisir un camp : celui, définitif, « des opprimés. Une conscience non pas de militante - trop engageant… - mais de « révolutionnaire occasionnelle ». Idéale pour, dans ces années « porteuses d’ouverture et chargées d’espoir » que sont les décennies 60-70, l’aider à ignorer les obstacles. A commencer par sa position de femme dans un univers d’hommes - un non-sujet, pour celle qui affirme n’avoir connu avec ses confrères « ni rapports de rivalité, ni rapports de séduction ; uniquement des rapports de confiance » - ou par son statut de mère célibataire lorsqu’en 1975, quelques années après avoir divorcé, naît sa fille Sarah.

Un « événement considérable » qui  l’incite  à voyager moins, certes, mais pas à modifier son approche d’un métier qu’elle exerce désormais à France Culture.  Elle y restera vingt ans au service de politique étrangère. Spécialiste  de la Russie  et des rapports Est-Ouest, elle est chargée chaque semaine de la revue de la presse  internationale. Auteur, par ailleurs, avec Lila Lounguine, la mère du cinéaste Pavel Lounguine, d’un livre sur la Russie « Les Saisons de Moscou » qui reçoit  le prix des lectrices de Elle pour le document, elle s’engage peu à peu dans l’écriture et se  spécialise bientôt dans les biographies de femmes : Eleanor Roosevelt, une femme pleine de préjugés qui  se rebelle et  se transforme en  championne des droits de l’homme ; Mère courage d’Israël, Golda Meir : « un bloc »,  ou encore  celle qui fut sa voisine, Clara Malraux « l’aventureuse ».  Mais toutes aptes à la conforter dans ce goût des autres qui ne lui passe pas. Au point de lui inspirer, aujourd’hui encore, ce conseil unique à sa fille : « Regarde les autres, fais attention à eux et efforce-toi d’être heureuse ». Difficile, cette fois, de faire mieux.

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